56
Brisingr !

 

Ramenant ses ailes contre son corps, Saphira plongea en piqué vers les sombres bâtiments de la ville. Eragon baissa la tête pour se protéger du vent qui lui fouettait le visage. Le monde se mit à tourner autour d’eux quand Saphira partit vers la droite dans une roulade afin que les archers ne puissent pas l’atteindre.

Les membres d’Eragon s’alourdirent tandis qu’elle freinait sa descente et se redressait. Lorsqu’elle fut de nouveau à l’horizontale, la sensation de pesanteur cessa. Tels d’étranges faucons criards, les flèches sifflaient autour d’eux. Certaines manquaient leur cible, les autres étaient détournées par les enchantements protecteurs dont ils étaient entourés.

Rasant la muraille extérieure, Saphira rugit de nouveau. À coups de griffes, à coups de queue, elle précipitait des groupes d’hommes hurlants dans le vide.

Une haute tour carrée armée de quatre balistes se dressait au bout du mur. Les arbalètes géantes tiraient des javelots longs de douze pieds sur les Vardens massés devant les grilles. À l’intérieur de l’enceinte, Eragon et Saphira aperçurent bientôt une centaine de soldats autour de deux guerriers qui, adossés à la tour, défendaient leurs vies contre une véritable forêt de lames.

Même d’en haut, malgré l’obscurité, Eragon reconnut Arya.

Saphira bondit des remparts, atterrit au milieu des soldats et en écrasa plusieurs. Les autres se dispersèrent avec des cris de surprise et de terreur. La dragonne gronda, frustrée de voir ses proies lui échapper. Balayant le sol de sa queue, elle en faucha encore une douzaine. Un homme tenta de passer devant elle en courant. Vive comme l’éclair, elle le saisit entre ses dents, secoua la tête et lui brisa la colonne vertébrale. Elle en expédia quatre autres dans l’au-delà de la même manière.

Entre-temps, le reste des soldats avait disparu parmi les bâtiments. Eragon détacha en hâte les lanières de ses jambes, sauta à terre et se reçut à genoux, déséquilibré par le poids de son armure. Il grommela un juron et se remit debout.

— Eragon ! s’exclama Arya en se précipitant vers lui.

Haletante, trempée de sueur, elle portait un casque peint en noir pour plus de discrétion et, en guise de cuirasse, un gilet matelassé.

— Bienvenue, Bjartskular. Bienvenue, Tueur d’Ombre, roucoula Lupusänghren à côté d’elle.

Ses petits crocs pointus reflétaient la lueur des torches et ses yeux jaunes étincelaient. Avec sa fourrure hérissée, il avait l’air plus menaçant que jamais. Comme Arya, il était maculé de sang – mais était-ce le leur ?

— Vous êtes blessés ? s’enquit Eragon.

Arya nia de la tête, et Lupusänghren déclara :

— Quelques égratignures, rien de grave.

« Que faites-vous seuls ici, sans troupes de soutien ? » demanda Saphira.

— Les grilles, expliqua Arya pantelante. Depuis trois jours, nous nous efforçons de les abattre. Elles sont immunisées contre la magie, et le bélier les a à peine entamées. Alors, j’ai convaincu Nasuada de…

Elle s’interrompit pour reprendre son souffle ; Lupusänghren termina à sa place :

— Arya a convaincu Nasuada de lancer l’assaut de ce soir afin que nous puissions entrer dans Feinster à l’insu de tous et ouvrir les grilles de l’intérieur. Malheureusement, nous avons croisé un trio de magiciens. Par une attaque mentale, ils nous ont empêchés d’user de magie le temps d’appeler des soldats en nombre suffisant pour nous écraser.

Pendant le récit de Lupusänghren, Eragon posa la main sur le torse d’un soldat mort et absorba ce qu’il lui restait d’énergie pour la transmettre à Saphira.

— Où sont passés ces magiciens ? s’enquit-il en répétant l’opération sur un cadavre voisin.

Les épaules velues de l’elfe se soulevèrent et retombèrent :

— Ils semblent avoir pris peur quand tu es apparue, Shur’tugal.

« C’est la moindre des choses », gronda la dragonne.

Eragon draina l’énergie de trois autres soldats et récupéra le bouclier rond du dernier.

— Bien, déclara-t-il en se relevant. Si nous allions ouvrir ces grilles aux Vardens ?

— Inutile de tarder davantage, approuva Arya.

Elle se mit en marche, puis coula un regard de biais à Eragon.

— Tu as une nouvelle épée, observa-t-elle.

— Oui. Rhunön m’a aidé à la forger.

— Et quel est le nom de cette lame, Tueur d’Ombre ? s’enquit Lupusänghren.

Eragon s’apprêtait à le lui dire quand quatre soldats débouchèrent d’une ruelle sombre, lance tendue devant eux. D’un geste fluide, Eragon dégaina Brisingr, qui luisait d’un éclat joyeux et sauvage, et, dans le même mouvement, il fendit la première hampe et décapita le soldat de tête. Arya en embrocha deux autres avant qu’ils puissent réagir, tandis que Lupusänghren bondissait de côté pour tuer le dernier de sa dague.

— Vite ! s’écria Arya, qui partit à toutes jambes en direction des grilles.

Eragon et Lupusänghren l’imitèrent, suivis de Saphira dont les griffes claquaient sur les pavés de la rue. Des archers les criblaient de flèches depuis les remparts et, par trois fois, des groupes de soldats se jetèrent sur eux. Sans même ralentir, Eragon, Arya et Lupusänghren fauchaient leurs attaquants, quand Saphira ne les douchait pas d’un torrent de feu.

À mesure qu’ils approchaient des portes de la ville, les coups sourds du bélier se firent plus fort. Devant les lourds battants hauts de quarante pieds et renforcés de ferrures, ils aperçurent deux hommes et une femme vêtus de longues robes noires. Les bras levés vers le ciel, ils oscillaient d’un côté à l’autre et psalmodiaient en ancien langage. En voyant Eragon et ses compagnons, les trois mages se turent et, leurs vêtements flottant derrière eux, ils remontèrent en courant la grand-rue de Feinster qui menait au donjon.

Eragon brûlait de les poursuivre. Mais il fallait d’abord faire entrer les Vardens dans la ville, où ils seraient à l’abri des soldats postés sur les remparts. « Je me demande quel méfait ils préparent », songea-t-il en les regardant s’éloigner.

Avant qu’Eragon, Arya, Lupusänghren et Saphira n’atteignent leur but, cinquante soldats en armure rutilante sortirent des tours de garde pour leur barrer le chemin.

L’un d’eux frappa son bouclier du pommeau de son épée et hurla :

— Vous ne passerez pas, vils démons ! C’est chez nous, ici ! Jamais nous ne laisserons des Urgals, des elfes ou d’autres monstres inhumains souiller notre demeure ! Disparaissez ! Vous ne trouverez à Feinster que la souffrance et le sang !

Désignant les deux tours, Arya souffla à Eragon :

— Les mécanismes qui commandent l’ouverture sont à l’intérieur.

— Allez-y, Lupusänghren et toi. Pendant que vous contournerez les hommes, Saphira et moi nous nous chargerons de les occuper.

Arya acquiesça de la tête, et les deux elfes se fondirent parmi les ombres des maisons voisines.

Par le lien qui l’unissait à Saphira, Eragon sentit qu’elle s’apprêtait à foncer sur les soldats. Posant la paume sur sa patte, il lui dit :

« Attends. Laisse-moi d’abord essayer quelque chose. »

« Si ça ne marche pas, je pourrai en faire de la charpie ? » demanda-t-elle en se pourléchant les crocs.

« Tu en feras tout ce que tu voudras. »

À pas lents, Eragon s’avança vers les soldats, son épée d’une main, son bouclier de l’autre, les bras ouverts. Une flèche tirée d’en haut s’arrêta à trois pieds de sa poitrine avant de tomber au sol. Du regard, il balaya les rangs des hommes d’armes apeurés et annonça d’une voix forte :

— Je suis Eragon le Tueur d’Ombre ! Que vous ayez ou non entendu parler de moi, sachez que je suis Dragonnier, que j’ai prêté serment d’aider les Vardens à détrôner Galbatorix. Y en a-t-il parmi vous qui ont juré fidélité au roi ou à l’Empire en ancien langage ?… Alors ? Vous ne répondez pas ?

Celui qui s’était déjà exprimé, qui semblait être leur capitaine, prit alors la parole :

— Jamais nous ne jurerions fidélité au roi, pas même le couteau sous la gorge ! Notre loyauté va à Dame Lorana. Depuis des générations, elle et sa famille nous gouvernent et personne ne s’en plaint !

Les autres marmonnèrent leur assentiment.

— Eh bien, rejoignez-nous ! s’exclama Eragon. Posez vos armes, et je vous promets qu’il ne vous sera fait aucun mal, ni à vous ni aux vôtres. Vous n’avez aucune chance de tenir Feinster contre les forces alliées des Vardens, des Surdans, des nains et des elfes.

— C’est ce que tu crois ! lança un des soldats. Mais suppose que Murtagh et son dragon rouge reviennent par ici ?

Après un temps d’hésitation, Eragon répliqua avec assurance :

— Ils ne sont pas de taille à lutter contre moi et contre les elfes, qui se battent avec les Vardens. Nous les avons déjà mis en déroute une fois.

À gauche des soldats, le jeune Dragonnier vit Arya et Lupusänghren sortir de derrière un escalier de pierre menant en haut des remparts et avancer à pas de loup vers la tour qui gardait ce côté de la porte.

Le capitaine reprit :

— Nous n’avons pas prêté serment au roi, mais Dame Lorana l’a fait. Quel sort lui réserveras-tu ? Vas-tu la tuer ? L’emprisonner ? Non. Nous ne trahirons pas sa confiance. Vous ne passerez pas, ni toi ni les monstres qui grattent à nos murs. Comme les Vardens, tu ne promets que la mort à ceux qui ont été contraints de servir l’Empire ! Tu ne pouvais pas te tenir tranquille, Dragonnier ? Garder la tête basse pour que nous vivions en paix ? Non, bien sûr ! Trop avide de gloire et de richesses, il a fallu que tu apportes la ruine sur nos foyers pour satisfaire tes ambitions. Je te maudis, Dragonnier ! Je te maudis de tout mon cœur ! Puisses-tu quitter l’Alagaësia pour n’y jamais revenir !

Un frisson parcourut Eragon. Cette malédiction était l’écho de celle du Ra’zac à Helgrind, l’écho de la prédiction d’Angela à Teirm. Au prix d’un effort, il écarta ces tristes pensées et dit :

— Ce n’était pas mon intention, mais je vous tuerai si cela devient nécessaire. Posez vos armes !

Sans bruit, Arya ouvrit la porte de la tour de gauche et se glissa à l’intérieur. Avec la souplesse silencieuse d’un chat sauvage, Lupusänghren se faufila derrière les soldats pour gagner l’autre tour. Si l’un des hommes s’était retourné, il l’aurait surpris.

Leur capitaine cracha aux pieds d’Eragon :

— Tu n’as même pas l’air humain ! Tu es un traître à ton propre peuple !

Sur ces mots, il leva son bouclier et, l’épée au poing, il s’avança vers le jeune Dragonnier en grondant :

— Tueur d’Ombre ! Bah ! Un gamin comme toi ? J’y croirai quand mon petit frère de douze ans aura tué un Ombre !

Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques pieds de lui, Eragon se fendit et, d’un coup de Brisingr, transperça le bouclier, le bras qui le tenait, et le torse du capitaine de part en part. Après un unique spasme, l’homme ne bougea plus. Tandis qu’Eragon retirait sa lame du cadavre, des bruits discordants émanèrent des tours de garde ; les chaînes et les engrenages grinçaient, la lourde poutre qui bloquait les grilles de la cité se soulevait.

— Jetez vos armes ou vous êtes morts ! s’écria Eragon.

Hurlant d’une même voix, vingt soldats se ruèrent sur lui. Le gros de la troupe se dispersa dans le plus grand désordre ; certains s’enfuirent vers le centre de la ville, quelques-uns, suivant le conseil du jeune homme, posèrent leurs armes sur le pavé et s’agenouillèrent en bordure de la rue, les mains sur les genoux.

Une bruine de sang enveloppait le garçon tandis qu’il se taillait un chemin à travers les rangs de ses adversaires, dansant de l’un à l’autre sans leur laisser le temps de réagir. Saphira en renversa deux, puis, d’un jet de feu, fit rôtir les deux suivants dans leur armure. Emporté par son élan, Eragon dépassa sa dernière victime dans une glissade, le bras encore tendu du coup qu’il venait de porter. Derrière lui, les deux moitiés du corps pourfendu tombèrent, la première d’abord, la seconde une fraction de seconde plus tard.

Arya et Lupusänghren surgirent des tours au moment où les grilles s’ouvraient en gémissant, découvrant l’extrémité de l’énorme bélier Varden. Sur les remparts, les archers battirent en retraite vers des positions plus défendables avec des cris de désarroi. Des douzaines de mains se saisirent des grilles pour les écarter tandis que la foule des guerriers Vardens, hommes et nains, se pressait sous le porche. Des exclamations fusaient : « Tueur d’Ombre ! » « Argetlam ! » « Heureux de te voir de retour ! La chasse est bonne ce soir ! »

— Ce sont mes prisonniers, lança Eragon en pointant Brisingr vers les soldats à genoux. Attachez-les et veillez à ce qu’ils soient bien traités. J’ai donné ma parole qu’il ne leur serait pas fait de mal.

Six guerriers s’empressèrent d’exécuter son ordre.

Et le flot des Vardens déferla sur la ville dans le tonnerre des bottes et le tintement des armures. Apercevant Roran, Horst et les villageois de Carvahall au quatrième rang, Eragon les héla, ravi de les retrouver tous. Brandissant son marteau en signe de salut son cousin se précipita vers lui. Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Après une brève et vigoureuse étreinte, Eragon s’écarta et constata que Roran paraissait vieilli, que ses traits s’étaient creusés.

— Il était temps que tu reviennes, grommela ce dernier. Nous mourrions par centaines, ici, à tenter de prendre ces murs d’assaut.

— Saphira et moi avons fait au plus vite. Comment se porte Katrina ?

— Bien.

— Quand tout ça sera fini, il faudra que tu me racontes ce qui t’est arrivé pendant mon absence.

Lèvres pincées, Roran hocha la tête. Puis il montra Brisingr du doigt et demanda :

— D’où tiens-tu cette épée ?

— Des elfes.

— Elle a un nom ?

Eragon s’apprêtait à répondre quand les onze magiciens qu’Islanzadí avait envoyés pour les protéger, Saphira et lui, quittèrent la colonne au pas de course pour venir les entourer ; ils furent bientôt rejoints par Lupusänghren et Arya, qui essuyait la mince lame de son arme.

Les deux cousins n’eurent pas le loisir de reprendre la conversation interrompue : Jörmundur franchissait les portes.

— Tueur d’Ombre ! s’écria-t-il. Quel plaisir !

— Que souhaitez-vous que nous fassions maintenant ? s’enquit le jeune Dragonnier après lui avoir rendu son salut.

Le commandant arrêta son destrier et dit :

— Agis comme tu l’entends. Nous allons devoir nous battre pour atteindre le donjon. Les ruelles sont trop étroites pour Saphira. Prenez les airs et harcelez l’ennemi. Si vous parveniez à forcer l’entrée du donjon et à capturer Dame Lorana, vous nous rendriez un fier service.

— Où est Nasuada ?

— À l’arrière. Elle coordonne les opérations militaires avec le roi Orrin.

Jörmundur regarda le flot de guerriers défiler, puis il reporta son attention sur Eragon et Roran :

— Puissant Marteau, ta place est à la tête de tes hommes, pas à bavarder avec ton cousin.

Sur ce, il éperonna son cheval et remonta la rue ténébreuse en aboyant des ordres aux Vardens.

Alors que Roran et Arya se retournaient pour le suivre, Eragon agrippa l’épaule de son cousin et tapota l’épée de l’elfe de la sienne :

— Une minute, vous deux !

— Quoi, encore ? protestèrent-ils en chœur avec irritation.

« J’aimerais bien le savoir, renchérit Saphira. Pourquoi traîner ici à discuter quand l’action nous attend ? »

— Mon père ! s’exclama Eragon. Ce n’est pas Morzan, c’est Brom !

Éberlué, Roran cligna des yeux :

— Brom ?

— Oui, Brom !

— Tu en es sûr, Eragon ? s’enquit Arya, tout aussi surprise. Comment l’as-tu appris ?

— Sûr et certain ! Je vous expliquerai plus tard, mais il fallait que je vous le dise.

Roran secoua la tête :

— Brom… Je ne m’en serais jamais douté. En même temps, ça peut se comprendre. Tu dois te sentir soulagé d’être débarrassé du nom de Morzan.

Eragon sourit d’une oreille à l’autre :

— Plus que tu ne l’imagines.

— Prends soin de toi, hein ? conclut Roran.

Il gratifia son cousin d’une bourrade avant de courir vers Horst et les villageois.

Arya s’éloignait déjà, elle aussi. Eragon l’appela et lui lança :

— L’Infirme Inchangé a quitté le Du Weldenvarden pour retrouver Islanzadí devant Gil’ead.

Les yeux verts de l’elfe s’arrondirent. Lèvres entrouvertes, elle semblait sur le point de poser une question quand le flot des guerriers l’emporta vers le cœur de la ville.

Lupusänghren s’approcha alors d’Eragon :

— Pourquoi le Sage en Deuil a-t-il quitté la forêt, Tueur d’Ombre ?

— Son compagnon et lui estiment que le temps est venu de porter un coup à l’Empire et de révéler leur existence à Galbatorix.

Une onde parcourut la fourrure de l’elfe :

— Voilà une nouvelle d’importance s’il en est.

Eragon remonta en selle. Du dos de Saphira, il dit à Lupusänghren et à ses gardes :

— Frayez-vous un chemin jusqu’au donjon. Rendez-vous là-bas.

Sans attendre la réponse, la dragonne bondit sur l’escalier qui menait en haut des remparts. Les marches de pierre se fendaient sous son poids. Parvenue sur le large chemin de ronde, elle se jeta dans le vide et s’éleva au-dessus des taudis en flammes qui se pressaient au pied de la ville fortifiée.

Se souvenant alors qu’au cours de leur première visite à Ellesméra, Orik, Saphira et lui avaient prêté serment devant la reine Islanzadí, lui jurant de garder le secret sur Oromis et Glaedr, Eragon remarqua :

« Il faudra demander l’autorisation d’Arya avant de parler de nos maîtres à d’autres. »

« Quand elle aura entendu notre récit, je suis sûre qu’elle nous la donnera. »

« Oui… »

Eragon et Saphira survolèrent Feinster, se posant dès qu’ils apercevaient d’importantes concentrations de troupes ou des groupes de Vardens en difficulté. Sauf lorsqu’on l’attaquait de front, le jeune Dragonnier s’employait d’abord à convaincre ses adversaires de se rendre ; cette démarche allégeait sa conscience, même s’il échouait une fois sur deux. Il tenait à tous le même discours :

— Notre ennemi, c’est l’Empire, pas vous. Ne prenez pas les armes contre nous et vous n’aurez pas lieu de nous craindre.

Lorsqu’il apercevait une femme ou un enfant égaré dans une rue plongée dans l’ombre, il leur criait de se cacher dans la maison la plus proche.

Il examinait les pensées de chacun en quête de magiciens susceptibles de leur nuire. En dehors des trois qu’ils avaient déjà croisés, il n’en trouva pas d’autres, et ces trois-là devaient être bien protégés, car il ne les sentait plus. Leur apparente disparition l’inquiétait. Manifestement, ils avaient choisi de ne pas participer aux combats de quelque manière que ce fut.

« Ils ont peut-être l’intention de quitter la ville », dit-il à Saphira.

« Tu crois que Galbatorix les laisserait partir en pleine bataille ? »

« Je doute surtout qu’il ait envie de perdre un seul de ses magiciens. »

« C’est bien possible, mais la prudence s’impose. Qui sait ce que ces trois-là manigancent. »

Eragon haussa les épaules :

« Pour le moment, le mieux que nous puissions faire, c’est d’aider les Vardens à s’emparer de Feinster, et le plus vite sera le mieux. »

Elle approuva et piqua sur une place voisine où un affrontement était en cours. Habitués à se battre en terrain découvert, Eragon et Saphira découvrirent qu’en ville les manœuvres devenaient plus malaisées. Les rues étroites bordées de bâtiments entravaient les mouvements de la dragonne et les ralentissaient dans leurs réactions aux attaques, même si Eragon sentait leurs ennemis bien avant qu’ils ne leur tombent dessus. Chaque rencontre avec des soldats virait au combat acharné dans l’obscurité qu’éclairait parfois une flamme ou un éclair de magie. Sans le vouloir, Saphira démolissait parfois une façade d’un brusque balancement de la tête ou de la queue. La chance, l’habileté et les sorts qui les protégeaient leur permirent d’échapper au pire, mais ils étaient tendus, plus méfiants que sur le champ de bataille.

La cinquième escarmouche mit Eragon dans une telle rage que, quand les soldats battirent en retraite comme tous les autres avant eux, il leur donna la chasse, farouchement décidé à les tuer jusqu’au dernier. De manière inattendue, ils tournèrent soudain un coin de rue et défoncèrent la porte d’une mercerie pour s’y réfugier.

Sautant par-dessus les décombres, le jeune Dragonnier les suivit. L’intérieur était d’un noir d’encre ; une odeur de plumes et de parfum tourné imprégnait l’air. Il aurait bien éclairé la boutique par la magie si les soldats n’avaient été plus désavantagés que lui par l’obscurité. Il percevait leurs consciences, entendait leurs respirations haletantes, mais il ne distinguait pas ce qui les séparait de lui. Il s’avança à pas prudents, tâtant le terrain du bout du pied. Le bouclier levé, il brandissait Brisingr, prêt à frapper.

Avec un bruit léger, à peine audible, un objet vola dans sa direction.

Eragon recula en chancelant sous l’impact tandis qu’une masse d’armes fendait son bouclier en deux. Des cris fusèrent. Un homme invisible renversa une chaise ou une table. Quelque chose se fracassa contre un mur. Le jeune homme se fendit, Brisingr s’enfonça dans de la chair et pénétra de l’os. Un poids mort tirait la lame vers le bas. Il la dégagea, et sa victime s’effondra à ses pieds.

Il risqua un rapide coup d’œil sur Saphira, qui l’attendait dehors, et s’aperçut qu’une lanterne accrochée dans la rue permettait à ses adversaires de le voir. Jetant les restes de son bouclier, il s’écarta en hâte de la porte.

Il y eut de nouveaux bruits de chute, de bris, des claquements de bottes précipités : les hommes se ruaient à l’arrière et dans l’escalier qui montait à l’étage. Eragon les imita. En haut vivait la famille des propriétaires. Les adultes criaient, un bébé pleurait. Il les ignora pour s’élancer à travers le dédale de pièces exiguës, traquant toujours ses adversaires. Enfin, il parvint à coincer les soldats dans un étroit salon pauvrement éclairé par une unique chandelle.

Il abattit les quatre hommes de quatre coups d’épée. Éclaboussé de sang, il s’essuya en grimaçant, récupéra un bouclier, examina les cadavres. Les laisser dans le salon lui parut de mauvais goût. Il les jeta dans la rue par la fenêtre la plus proche.

Alors qu’il regagnait l’escalier, une silhouette jaillit d’un recoin et tenta de le poignarder. Bloquée par les sorts protecteurs, la lame s’arrêta à un demi-pouce de son flanc. Par réflexe, il leva Brisingr, s’apprêtant à décapiter son agresseur… et s’aperçut que c’était un garçon de douze ou treize ans.

Eragon s’immobilisa. « Ça pourrait être moi, songea-t-il. À sa place, j’aurais agi de même. » Derrière le garçon, un homme et une femme en chemise et bonnet de nuit, pressés l’un contre l’autre le dévisageaient, horrifiés. Il frissonna, abaissa Brisingr, ôta le poignard des mains du garçon et dit d’une voix si forte qu’il en fut lui-même choqué :

— Un conseil. Ne sortez pas tant que la bataille fait rage.

Il hésita, puis ajouta :

— Je suis désolé.

Honteux, il quitta la boutique pour rejoindre Saphira, et ils continuèrent leur chemin le long de la rue.

Non loin de la mercerie, ils croisèrent des hommes du roi Orrin, les bras chargés de chandeliers en or, de plats en argent, d’ustensiles, de bijoux et de tentures provenant d’une riche demeure qu’ils venaient de dévaliser.

Jetant à terre la pile de tapis que portait l’un d’eux, Eragon tonna :

— Vous allez remettre tout ça où vous l’avez pris ! Nous sommes ici pour aider ces gens, pas pour les piller. Ce sont nos frères, nos sœurs, nos pères et nos mères. Je vous pardonne pour cette fois, mais faites passer le mot : les coupables de saccages et de rapines seront fouettés comme les voleurs qu’ils sont.

Saphira renchérit d’un grondement, et les guerriers penauds rapportèrent leur butin dans une belle maison à la façade ornée de marbre.

« À présent, Eragon, nous pourrions peut-être… »

La dragonne n’eut pas le loisir de continuer. Un homme en armure varden courait vers eux en criant :

— Tueur d’Ombre ! Tueur d’Ombre !

— Que se passe-t-il ? s’enquit Eragon en assurant sa prise sur la poignée de Brisingr.

— Nous avons besoin de toi, Tueur d’Ombre. De toi aussi, Saphira !

Ils le suivirent à travers Feinster jusqu’à une grande bâtisse de pierre face à laquelle plusieurs douzaines de Vardens se terraient derrière un muret. L’arrivée des renforts parut les soulager.

— Restez au large ! lança l’un d’eux. C’est plein de soldats, là-dedans ! Leurs arcs sont braqués sur nous !

Eragon et Saphira s’arrêtèrent de manière à ce qu’on ne les voie pas du bâtiment.

— Impossible de les atteindre, leur expliqua celui qui les accompagnait. Les portes et les fenêtres sont barricadées, et ils nous criblent de flèches dès qu’on approche.

« Tu y vas ou j’y vais, Saphira ? »

« Je m’en charge », répondit la dragonne.

Elle bondit et s’envola, fouettant l’air de ses ailes. Le bâtiment trembla et les vitres se brisèrent quand elle atterrit sur le toit. Impressionnés, les guerriers Vardens la regardèrent planter ses griffes dans le mortier, desceller les pierres avec force rugissements jusqu’à ce qu’un pan de mur s’écroule, découvrant les soldats terrorisés qu’elle tua comme un chien terrier débusque et extermine les rats.

Lorsqu’elle revint près d’Eragon, les Vardens s’éloignèrent d’elle, manifestement apeurés par sa férocité. Sans même leur prêter attention, elle entreprit de se lécher les pattes pour nettoyer ses griffes et ses écailles souillées de sang.

« T’ai-je déjà dit à quel point je me réjouis de ne pas être ton ennemi ? » demanda Eragon.

« Non, mais le compliment me touche. Tu es mignon. »

 

*

 

Dans toute la ville, les soldats se battaient avec une ténacité admirable ; ils occupaient le terrain, ne reculaient qu’en dernière extrémité, opposaient une résistance farouche à l’envahisseur. Ralentis dans leur avance, les Vardens n’atteignirent le côté ouest de la ville qu’aux premières lueurs de l’aube.

L’imposant donjon carré était hérissé de tourelles de hauteurs différentes. Le toit en était fait d’ardoise afin que les assaillants ne puissent y mettre le feu. Devant s’étendait une vaste cour qui abritait quelques dépendances et une rangée de quatre catapultes ; un épais mur d’enceinte avec ses propres tourelles encerclait l’ensemble. Des centaines de soldats étaient postés à son sommet ; des centaines occupaient la cour. On y entrait par une arche creusée dans la muraille, que protégeaient une herse de métal et deux solides battants de chêne.

Plusieurs milliers de Vardens s’activaient au pied des remparts : armés du bélier qu’ils avaient transporté depuis les portes de la ville, certains tentaient d’abattre la herse ; d’autres s’efforçaient d’escalader les murs avec des cordes et des grappins, des échelles que l’ennemi ne cessait de repousser. Les deux camps échangeaient des volées de flèches sans réussir à prendre l’avantage.

« Aux grilles ! » s’exclama Eragon en désignant l’entrée.

Saphira descendit au-dessus de l’arche. D’un jet de flamme, elle dégagea le chemin de ronde au niveau de la herse et, les naseaux fumants, elle se laissa tomber sur la muraille, causant un rude choc à son Dragonnier.

« Va, dit-elle. Je vais m’occuper des catapultes avant qu’ils ne commencent à envoyer des pierres sur les Vardens. »

« Sois prudente. »

Il se laissa glisser de son dos sur les remparts.

« Ce sont eux qui feraient bien de se méfier », répliqua-t-elle.

Puis, fixant les lanciers qui se rassemblaient autour des machines de guerre, elle rugit, et la moitié d’entre eux courut se réfugier à l’intérieur du donjon.

La muraille était trop élevée pour qu’Eragon puisse sauter de là sans risque. Saphira passa la queue entre deux créneaux et, sitôt Brisingr rangée dans son fourreau, le jeune homme descendit de pique en pique comme le long d’une échelle. Arrivé au bout, il se laissa tomber au sol d’une hauteur de vingt pieds et atterrit dans une roulade au milieu des Vardens.

— Bienvenue parmi nous, Tueur d’Ombre, le salua Lupusänghren.

L’elfe se détacha de la foule pour venir le rejoindre avec ses onze compagnons.

— Bienvenue à vous, répondit Eragon en reprenant Brisingr en main. Pourquoi n’avez-vous pas encore ouvert ces portes ?

— Elles sont protégées par de nombreux sorts, Tueur d’Ombre. Il faudrait beaucoup d’énergie pour les abattre. Notre rôle consiste à vous défendre. Si nous nous épuisons à d’autres tâches, nous ne serons plus en mesure de le remplir.

Eragon ravala un juron et rétorqua :

— Vous préférez que Saphira et moi nous épuisions, Lupusänghren ? Serons-nous plus en sécurité ainsi ?

L’elfe le dévisagea de son insondable regard jaune ; enfin il s’inclina légèrement :

— Nous ouvrirons les portes sur-le-champ, Tueur d’Ombre.

— Non, gronda Eragon. Ne bougez pas, je m’en charge.

Il se fraya un chemin à travers la foule des Vardens pour gagner la herse baissée.

— Dégagez le terrain ! hurla-t-il en gesticulant.

Les guerriers s’écartèrent pour lui faire de la place. Un trait tiré d’une baliste ricocha contre ses protections magiques et fila en spirale le long d’une rue adjacente. Dans la cour, Saphira grogna, puis on entendit claquer des cordes qui se détendaient dans un fracas de bois brisé.

Empoignant son épée à deux mains, Eragon la brandit au-dessus de sa tête et s’écria :

— Brisingr !

La lame s’embrasa, jetant son feu bleuté sous les exclamations des guerriers étonnés. Eragon s’avança et l’abattit sur une barre transversale de la herse. Un éclair aveuglant illumina le mur et les bâtiments tandis que l’épée sciait le métal. Le jeune homme sentit sa fatigue s’accroître : Brisingr venait de trancher plusieurs sorts de protection. Il sourit. Les enchantements que Rhunön avait tissés dans le vif-acier étaient plus que suffisants pour déjouer ceux de l’ennemi.

Travaillant vite, à un rythme régulier, il découpa une partie de la herse pour ménager une ouverture. Lorsqu’il eut terminé, il recula, et la pièce se détacha pour tomber sur le pavé avec un bruit de gong. Il inséra ensuite la pointe de Brisingr dans l’étroite rainure entre les battants de la porte et poussa, augmentant le flux d’énergie qui nourrissait le feu de la lame afin qu’elle brûle le chêne et le pénètre comme un couteau entre dans du beurre. Des nuages de fumée l’enveloppaient, lui irritaient la gorge et les yeux.

Remontant sa lame, il brûla de même l’énorme poutre qui barrait la porte de l’intérieur. Dès qu’il ne sentit plus de résistance, il ramena Brisingr à lui et éteignit le feu magique. Comme il portait des gants épais, il n’hésita pas à saisir le bord rougeoyant d’un des battants et tira. L’autre s’ouvrit, apparemment de lui-même. Quelques secondes encore, et Eragon découvrit que c’était Saphira qui l’avait poussé. Assise sous l’arche de l’entrée, elle le regardait de son œil bleu étincelant. Derrière elle, les quatre catapultes étaient détruites.

Il se tint près de Saphira tandis que les Vardens envahissaient la cour, qui résonna de leurs cris de guerre. Épuisé par ses efforts, Eragon posa une main sur la ceinture de Beloth le Sage et restaura ses forces défaillantes grâce aux réserves stockées dans les douze diamants. Il proposa le reste à Saphira ; elle déclina l’offre malgré sa fatigue :

« Garde-le pour toi. Il n’y en a plus tant que ça. Ce qu’il me faudrait surtout, c’est un repas et une bonne nuit de sommeil. »

Eragon s’appuya contre elle, paupières mi-closes.

« Patiente encore un peu, murmura-t-il. Ce sera bientôt fini. »

« Espérons-le. »

Au milieu du flot de guerriers, Angela apparut, vêtue de son étrange armure côtelée vert et noir, armée de son hûtvír, l’épée à double lame des prêtres nains. S’arrêtant devant Eragon, l’herboriste dit avec une expression espiègle :

— Jolie démonstration. Impressionnant. Tu es sûr que tu n’en fais pas trop ?

Perplexe, il plissa le front :

— De quoi parles-tu ? Je ne comprends pas.

— Allons ! Tu avais vraiment besoin d’enflammer ton épée ?

Eragon éclata de rire :

— Pour la herse, ce n’était pas nécessaire, mais ça m’a fait plaisir. Et puis, je n’y peux rien. J’ai appelé mon épée « Feu » en ancien langage, et dès que je prononce son nom, la lame s’enflamme comme un morceau de bois sec au contact des braises.

— Tu l’as appelée Feu ? s’exclama Angela, incrédule. C’est banal à pleurer ! Pourquoi pas Lame de Flamme, pendant que tu y étais ? Feu ! Je vous demande un peu ! Tu n’aurais pas préféré la nommer Croque-Mouton ou Tranche-Chrysanthème ? Quelque chose qui témoigne d’un brin d’imagination ?

— J’ai déjà un croque-mouton ici, répondit-il en flattant l’encolure de Saphira. Pourquoi en aurais-je deux ?

Le visage d’Angela se fendit d’un large sourire :

— En fin de compte, tu ne manques pas d’esprit. Il y a peut-être encore de l’espoir pour toi.

Sur ces mots, elle fit tournoyer les deux lames de son épée et repartit vers le donjon d’une démarche dansante tout en marmonnant :

— Feu ! A-t-on jamais vu ça !

« Méfie-toi, Eragon, gronda doucement Saphira. Si tu traites n’importe qui de croque-mouton, tu finiras mordu. »

« Oui, Dragonne. »

Brisingr
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